Martyrs des Savoies

maurice-blanchet.jpgMaurice Blanchet nous interpellait il y a quelques temps, à propos de la relique, au pied de la croix de l'église St Nicolas, dont peu d'entre nous connaissent ou connaissaient l'existence: 

"Juste quelques mots, pour vous rappeler qu’hier, 4 Novembre, nous avons fêté : St Charles BORROMEE, dignitaire de l’Eglise. 
Dans notre église, au pied de la croix du Calvaire derrière l’autel son conservées les reliques d’un prêtre Martyr de la révolution française, fusillé à Cluses à l’âge de 29 ans le 14 Août 1794, fusillé pour avoir refusé de renier sa Foi, et avoir continué discrètement son ministère de Prêtre, dans les différents lieux où il était obligé de se cacher. 

Reliques ch joguet 1Ce jeune prêtre s’appelait Charles aussi, Charles Joguet. Il était né à Crest-Voland en Savoie le 3 Avril 1765, ordonné prêtre à Annecy  en 1790. 
Dans ces temps si perturbés, ou l’homme est capable du pire pour se passer de Dieu ( en particulier supprimer tous les liens qui nous relient à la Foi de nos ainés) n’hésitons-pas à venir nous recueillir près de ce prêtre courageux, et demandons-lui de nous aider à tenir bon dans la Foi."

A la suite de cette appel, Maurice a fait un très gros travail de recherche et il est même allé jusqu'à recopier les pages d'un livre pour que nous puissions connaître l'histoire du Martyr de St Nicolas.
Voici les fruits de son travail.
Merci Maurice!

    Charles Joguet  Prêtre Martyr de la Foi pendant la Révolution française.

TIRE du LIVRE D’AIME  GUILLON, 

LES  MARTYRS DE LA  FOI  PENDANT LA  REVOLUTION  FRANCAISE, (vol.3) 
Ou 
MARTYROLOGUE DES PONTIFES, PRÊTRES, RELIGIEUX, RELIGIEUSES, 
 
LAÏCS DE L’UN OU  L’AUTRE SEXE QUI PERIRENT ALORS POUR LA FOI.

 

    Charles Joguet  Prêtre Martyr de la Foi pendant la Révolution française.

Résultat de recherche d'images pour "crest voland été"Joguet Charles, jeune prêtre du Diocèse d’Annecy, né à Crest-Voland, paroisse du Haut Faussigny en Savoie, n’eut que des parents pauvres ; mais ces parents avoient une grande piété. Il étoit encore enfant lorsque son père cessa de vivre ; mais sa mère, autant zélée pour les intentions du mari qu’elle venoit de perdre, que décidée par elle même à donner une bonne et pieuse éducation à ce fils, l’unique fruit de son mariage, le mit pour ses premières études, à Flumet, et l’envoya pour ses études secondaires au collège d’Annecy.
Il s’y fit aimer de ses condisciples par la douceur de son caractère et la droiture de son cœur. Son application à l’étude, et les progrès pour lesquels il s’y distingua, et la régularité de sa conduite, lui attirèrent la bienveillance de ses supérieurs. Pendant son cours de Théologie, il choisit parmi les différentes charges que l’on confioit aux étudiants les plus distingués, celle de sacristain ; et il la remplit avec tant de zèle pour la maison de Dieu, qu’on lui appliquoit tout naturellement ce mot du prophète-roi : Zelus donûs tuoe comedit-me. Il fut promu au sacerdoce en 1790, à cette époque ou l’église avait le plus besoin de saints et courageux ministres, puisque les troubles de la France, les entreprises téméraires des impies de ce royaume annonçoient déjà aux peuples voisins ce qu’ils avoient à craindre pour leur Foi.

Reliques ch joguet 3Bientôt en effet, la fureur de l’impiété franchit les limites qui les séparoient de cette malheureuse terre, où elle avoit fait une terrible explosion. Quand les révolutionnaires de France pénétrèrent en Savoie, le 21 Septembre 1792, Joguet, qui étoit vicaire dans la paroisse de Chesne, non loin de Genève, se trouvoit en ce moment auprès de sa mère, à Crest-Voland, où il étoit allé pour la consoler, et la fortifier dans l’appréhension des malheurs dont on étoit menacé. Mais, à la nouvelle de l’invasion, il revint bien vite à son poste, sous la direction du vénérable curé qui avoit guidé ses premiers pas dans l’exercice du Saint Ministère. La persécution suivit de bien près les changemens que les révolutionnaires de France avoient faits presqu’aussitôt dans le gouvernement de la Savoie. Leur proclamation du 8 février 1793, pour laquelle ils exigèrent des prêtres un serment qui leur parut avec raison renfermer celui des erreurs de la constitution civile du clergé (V.Savoie), alarma les consciences de presque tous. Le clergé de Saint-François-de-Sale ne compta parmi ses membres qu’un petit nombre de défections.  

Reliques ch joguet 2Joguet ainsi que son confrère, aussi vicaire du Chesne, et leur curé refusèrent ce serment doublement criminel ; et, par suite de leur refus, ils se virent contraints de s’arracher au troupeau qu’ils chérissoient. A l’exemple de la plupart de ceux qui étoient dans la nécessité de fuir, ils se réfugièrent en Piémont, où Joguet trouva un asile très convenable à ses gouts, chez les religieux de Mondovi. Là, souvent prosterné au pied des autels, il gémissoit sur les maux auxquels il savoit que sa patrie étoit en proie. La voyant livrée aux séductions du schisme et aux fureurs de l’impiété, il imploroit sur elle les miséricordes divines ; et, plus il méditoit sur les malheurs de la Savoie, plus il sentoit s’accroître le regret de l’avoir quittée dans cette alarmante situation. Le désir d’y retourner pour y porter les secours de l’église s’augmentoit chaque jour dans son âme. Il consulta sur ce point son directeur, priant en même temps le Seigneur de lui faire connaître sa volonté à cet égard ; et, son désir devenant plus ardent de jour en jour, il résolut de l’accomplir. Mais avant de se mettre en route, il y prélude par une confession générale, adresse des prières ferventes à Marie pour laquelle il avoit une tendre dévotion, et fait, avec la ferveur la plus ardente, une communion de départ, regardant le pain des forts comme le Saint Viatique le plus propre au voyage qu’il alloit entreprendre. Ceci se passait le 24 Mars 1794, veille de l’Annonciation ; et le même jour il se mit en marche. En passant à Turin où étoit retiré son évêque (Joseph-Marie Paget), il ne manqua pas d’aller lui demander sa bénédiction et ses conseils. Le prélat, édifié de son zèle et de son dévouement à la cause de Dieu ne crut cependant pas devoir s’abstenir de lui parler des dangers qu’il alloit courir ; mais il le laissa suivre les inspirations de l’Esprit de Dieu qui l’animoit.

 En arrivant  près des frontières de la malheureuse Savoie, Joguet se vit retenu quelque temps par la difficulté d’y pénétrer ; et forcé de séjourner au pays d’Aost, vers la quinzaine de Pâques, il s’y rendit utile dans la paroisse de Nuce, avec l’autorisation de l’évêque. Son assistance y fut d’autant plus heureuse que, le 2 Avril, lundi de Pâques de cette année, le curé éprouva les plus grandes alarmes, parceque les républicains français venoient de forcer le poste important du petit Saint-Bernard. Mais ils furent repoussés ; et Joguet profitant de leur retraite, prit la route du grand Saint-Bernard et descendit en Valais. Cependant les passages par où l’on arrive du Valais dans la Savoie étoient rigoureusement gardés : Joguet pour éviter les sentinelles, fut obligé de franchir de hautes montagnes couvertes de neige, de traverser même des glaciers pour arriver à cette « vigne du seigneur  que dévastoit un sanglier échappé de la forêt », suivant la métaphore de l’écriture. En cette région, un proconsul, imitant ses collègues répandus sur les divers points de la France avoit établi le règne de l’athéisme, et renouvelé toutes les horribles scènes que les vandales donnèrent jadis en Afrique.

Partout les clochers étoient renversés ; les cloches fondues, les temples profanés ; les autels souillés et même détruits ; les vases sacrés devenus la proie de ces modernes Balthazar ; les ornements sacerdotaux prostitués à des usages profanes ; le signe auguste de la Rédemption bafoué, arraché de tous les lieux ; les images des saints outragées, foulées aux pieds et livrées aux flammes. Un décret de mort étoit porté contre les prêtres et même contre les fidèles qui leur donneroient asile.

Le saint Sacrifice ne pouvoit plus s’offrir, si ce n’est en quelques lieux écartés, ou encore il falloit que les prêtres qui l’offroient, et les chrétiens qui y assistoient, se dévouassent à la mort. Tout acte de religion devenoit un crime digne de la peine capitale. Les gens honnêtes et attachés à la Foi étoient tourmentés à chaque instant par des dénonciations et des vexations de toute espèce. La violence avait été mise en œuvre, mais bien inutilement, pour les obliger à fêter le Decadi, au mépris du Dimanche, et à venir dans les sociétés populaires entendre des imprécations contre Dieu et les Saints. Ce spectacle déchira l’âme du prêtre Joguet, mais ne déconcentra point son zèle. En voyant les besoins spirituels des peuples, il se sentit pénétré de reconnaissance envers le Seigneur, qui lui donnoit la volonté et la force de se sacrifier pour le salut des âmes. La première paroisse qui reçut  les consolations et le secours de son ministère fut celle des Houches, située au pied du Mont-Blanc. Il y arriva le 28 Avril et y passa trois jours, passant les nuits à entendre les confessions de tous les fidèles que la prudence lui permit de recevoir, et à leur donner les conseils et les instructions qu’éxigeoient les circonstances. Ensuite il parcourut à plusieurs reprises les paroisses  de Flumet, de Crest-Voland, de Héry, une partie de celle d’Ugine, célébrant partout le Saint Sacrifice, et faisant participer à la divine Eucharistie les malades comme les personnes de santé.

Ces fonctions sacrées et ces courses apostoliques ne pouvoient se faire que la nuit ; et il passa trois mois et quelques jours dans ces augustes, mais aussi très pénibles travaux. Malgré les précautions que les fidèles purent prendre pour en soustraire la connaissance aux persécuteurs, ceux-ci en furent informés par leurs espions ; et le prêtre Joguet fut dénoncé à l’administration du district de La Cluse, qui donna des ordres et fit prendre toutes les mesures nécessaires pour que sa personne fût saisie. Il ne restoit pas ordinairement plusieurs jours dans la même maison ; et le 9 Août, veille de la St Laurent, il fit trois lieues pour venir se reposer quelques momens dans son pays natal, chez une de ses tantes.

Résultat de recherche d'images pour "prêtres martyrs de haute savoie 1794"Le long de la route, il sentretenoit avec son compagnon de voyage sur la mort et sur les divers genres de mort qui sembloient l’attendre. « Je serai arrêté disoit-il, c’est chose sûre ; mais je ne crains pas de périr. Perdre la vie pour une si belle cause, seroit pour moi le plus grand des gains ; mais la guillotine me fait frissonner d’effroi. Etre fusillé, c’est ce que je redoute le moins ». Ce discours n’étoit pas le seul indice de pressentiment qu’il avoit de sa fin prochaine ; tous les jours, depuis un mois environ, il récitoit la prière des agonisants. Deux heures se sont à peine écoulées depuis son arrivée chez sa tante, que la maison de celle-ci est investie. Il veut en sortir ; et les assiègeans le blessent à la poitrine : Le sang coule de la plaie. Les soldats se répandent dans la maison, saisissent aussi la tante et même le mère de Joguet qui s’y trouvoit avec elle.  Dans les perquisitions qu’on fait, l’on découvre l’Oratoire où le vertueux prêtre célébroit les divins mystères, et conservoit même la sainte Eucharistie. Alors il tombe en suppliant aux pieds des gardes, leur disant : « Il y a peu de temps que vous adoriez votre Dieu, votre créateur, présent sous les voiles Eucharistiques ; il n’a pas cessé d’y être réellement présent, parce que vous avez perdu la Foi : De grâce, ne vous rendez pas coupables d’un aussi grand crime que celui de profaner le sacrement de nos autels !  Je vous conjure de le laisser  à ma disposition ». La cohorte émue reste interdite ; et après quelques momens de silence, le chef dit aux soldats : « Chacun a son opinion ; livrez ce que l’on demande ». Il semble que la main de Dieu venoit de faire un nouveau miracle en faveur de la sainte Eucharistie. On ne sauroit peindre l’expression de reconnaissance du prêtre Joguet à cette réponse, ni la sainte ardeur avec laquelle il consomma les divines espèces, et se nourrit du saint Viatique, au milieu de vingt cinq satellites. Quelques-uns  d’entre eux en étoient touchés ; mais d’autres en prenoient occasion de proférer d’épouvantables blasphèmes : « C’est ainsi, disait avec fureur un de ces derniers, c’est ainsi que ces prêtres fanatisent le peuple. » Joguet arès avoir communié, prit le vase des saintes huiles qu’on avait également saisi, et les fit se consumer par le feu. Après qu’il eut lui-même bien essuyé le calice et le ciboire, les satellites s’emparèrent de ces trois vases sacrés : Il était cinq heures du matin.  Joguet fut alors lié et garrotté : et on le fit sortir de la maison pour le trainer Cluse. « Adieu, lieux chéris, en considérant cette maison, toit hospitalier, je ne vous reverrai plus. »

Le ciel étoit serein ; et Joguet, levant les yeux vers lui, continuoit en disant « Beau ciel ! quand vous verrai-je de près ! Je souhaiterois mourir le jour de la grande fête de Marie, » celui de l’Assomption ( 15 Août). Pendant les neuf lieues qu’il fallut parcourir pour arriver, il eut bien des insultes à supporter ; et ses forces étoient déjà épuisées par les fatigues, les courses, les veilles, les alarmes continuelles dans lesquelles il avoit vécu. Il souffroit beaucoup d’ailleurs de la blessure qu’il avoit reçue ; mais il souffroit encore plus dans son âme des outrages et des coups dont on accabloit sa bonne mère  qui avoit de la peine à se soutenir, et dont les soldats accélèroient la marche en la frappant avec la crosse de leurs fusils.

Jusqu’au bourg de Megève, le voyage de Joguet eut beaucoup de ressemblance avec celui du ivin Maître, depuis Jérusalem jusqu’au Calvaire ; et le disciple se fit un devoir d’imiter la douceur, la patience et la charité du sauveur durant ce cruel trajet. On déposa Joguet dans les prisons de Megève, ou il reçut une visite inopinée qu’on pourroit  prendre pour l’apparition d’un ange. Un saint personnage, vétu en villageois pénètre jusqu’à lui, et lui parle en ces termes «  Digne prêtre de Jésus-Christ, je ne viens point vous plaindre , mais pour vous féliciter. Votre bonheur est grand, puisque vous portez les chaines pour le nom de Jésus-Christ et la défense de la Foi ; dans quelques jours vous verserez votre sang pour lui. On va vous tendre un piège dont j’ai cru devoir vous avertir. On vous demandera si vous n’avez point quitté le sol de la république, en vous laissant entrevoir que, si vous faites une réponse négative, vous ne périrez point ; mais  vous ne voudriez pas mentir pour sauver votre vie, vous qui tant de fois avez enseigné qu’il falloit mourir plutôt que d’offenser Dieu. Non vous ne voudriez point par un mensonge, priver la religion de la gloire qu’elle aura en voyant s’augmenter le nombre de ses martyrs  par l’effusion de votre sang. Pardonnez ; je suis bien indigne de vous adresser ces paroles. »  Le saint prêtre répondit en ces termes ; «  Je vous remercie, mon cher et respectable frère, des avis que vous me donnez. J’espère, avec le secours de Dieu, ne rien faire qui soit indigne de mon devoir et de mon état. Vertueux chrétien, priez le Seigneur de me donner les forces dont j’ai un si grand besoin dans ma situation ». Celui-ci se retira le front serein et plein de contentement.

Le onze Août, on fit partir de Megève notre saint prêtre avec les compagnons de sa captivité et un autre prisonnier. Ce dernier s’échappa quand on arrivoit à Camblons, premier village qu’on rencontroit, les gardes se mirent à sa poursuite ; il n’en restoit plus qu’un pour veiller sur Joguet, en tenant la corde par laquelle il étoit garrotté. Sa mère prie le surveillant de le laisser échapper aussi. Sur cette proposition, le garde saisit Joguet à la gorge et menace de l’étrangler s’il fait mine de vouloir fuir. Joguet n’en avoit alors aucune envie ; il restoit paisiblement, comme un agneau, entre les mains de celui qui déjà convoitoit sa dépouille. Cependant à une lieue de Sallanches, il essaya de se soustraire à ses gardes ; et ils tirèrent sur lui presque à bout portant. La balle n’atteignit que son chapeau ; et, l’épuisement de ses forces ne lui permettant pas de courir, il fut bientôt repris. Sa mère profita du moment où on le poursuivoit pour s’évader. Il arriva à La Cluse le même jour avec sa tante. Le lendemain, il fut mené devant un des juges pour être interrogé. On lui proposa de faire le serment éxigé par la proclamation du 8 Février, sans quoi il périroit. « Eh ! bien, dit Joguet, je mourrai pour mon Dieu et pour ma religion ».

Désespérant d’ébranler sa fermeté, on le renvoya en prison ; mais bientôt il en fut tiré pour être jugé. Nullement inquiet de son sort qu’il prévoyoit, il n’avoit pas pris de défenseur. Les juges lui en nommèrent un d’office : C’étoit un horloger du pays. Celui-ci, pour rendre sa défense plus facile, lui conseilla en particulier, comme un moyen d’échapper à la mort, de nier qu’il fut sorti de la Savoie pour aller dans l’étranger. « Non, répondit le Saint Prêtre ; Quelques jours de vie  ne me sont pas assez chers pour les acheter au prix d’un mensonge ». Tel autrefois saint Flavien qu’on vouloit sauver en lui faisant trahir la vérité, s’écria devant le juge : « Que me sert de mentir ? »  Quod est compendium mentiendi ( Ruinart : PassioSS. Montani, etc…N° XX ?). C’étoit devant une commission militaire que le prêtre Joguet étoit traduit ; c’étoit par des gens de guerre  qu’un ministre du Dieu de paix alloit être envoyé à la mort ; et Quand ? Remarquons-le bien (Le 27 Thermidor, 14 Août  1794), dix huit jours après la chute de Robespierre, lorsque régnoient pleinement ceux dont il s’étoit fait quelque temps le rival : Observation qui correspond à ce que nous avons développé dans nos articles LOIS et TRIBUNAUX REVOLUTIONNAIRES, NEVERS, LYON et ARRAS. La plaidoirie en présence de l’accusé étant finie, Joguet fut renvoyé en prison ; et les juges se mirent à rédiger leur sentence de mort. Bientôt, ils vinrent lui en faire la lecture. Il voulut se mettre à genoux pour l’entendre ; mais ils l’en empêchèrent. Comme elle devoit s’exécuter de suite, il dit adieu à sa respectable tante, pardonna à ses juges et à ses ennemis ce qu’ils avoient fait contre lui, et il marcha avec calme et courage au lieu où il devoit terminer sa glorieuse carrière. En y allant, il aperçut celui des satellites qui l’avoit le plus maltraité en l’amenant de Crest-Voland à La Cluse ; et lui adressa d’un air aimable ces touchantes paroles : « Allons, mon ami, touchons-nous dans la main, et n’ayons point de ressentiment ». Le malheureux se retourna, en vomissant des injures contre ce héros de la charité chrétienne. Quand il fut arrivé à l’endroit où il devoit être fusillé, on voulut lui bander les yeux : «  Non, dit-il, je veux voir le ciel jusquà mon dernier soupir ».Il obtint de tourner le dos aux soldats qui alloient le fusiller, et d’adresser à Dieu une courte prière. A peine l’a-t-il achevée,  que les coups partent ; le martyr de la religion et de la vérité expire. Ce fut ainsi que périt ce saint prêtre, le 14 Août 1794 à l’âge de 29 ans.

La sentence de mort portée contre lui, avec un autre acte propre à faire connoitre l’esprit de la persécution, étant sous nos yeux dans l’affiche même qui fut placardée par tout le district de La Cluse, à cette occasion, nous croyons devoir les consigner ici comme deux trophées de plus à la gloire de notre Martyr. Voici donc le texte de ces deux pièces : « La commission militaire rassemblée au Temple de la Montagne (c’est à dire de l’athéisme) de Cluse, en vertu de l’ordre du général divisionnaire Pouget, commandant la troisième division de l’armée des Alpes, et composée des citoyens Thuillier, chef de bataillon du district de Louhans ; Milscent, adjoint à l’état-major ; Berrué, canonnier, au 4eme régiment d’artillerie ; Allouet, gendarme ; et Pètiot, quartier-maître audit bataillon de Louhans, après avoir ouï la lecture du procès verbal du Conseil-général de la commune de Megève, des 22 et 23 de ce mois( Thermidor, ou 9 et 10 Août), de celui du citoyen Coutin, officier municipal dudit lieu, du 25 ( lequel avoit présidé à la capture du prêtre Joguet ; de l’arrêté de l’administration de ce district ( Cluse), du même jour, et des pièces y relatives ; et après avoir entendu Charles Joguet, qui a déclaré être prêtre, et avoir pris un passeport de déportation de la municipalité de Chesne, où il étoit ci-devant vicaire ; et aussi les citoyens. ( ses dénonciateurs) Jacques Gambaz, Jean-Joseph Chappaz, et Antoine Papin, les deux premiers habitant à Cluse, et le dernier à Chesne, qui ont déclaré reconnoître le susdit Charles Joguet, pour lui avoir vu exercer les fonctions de Prêtre, et l’avoir reconnu pour tel :--Considérant qu’il résulte desdites pièces et dispositions que ledit Charles Joguet est ce même qui a pris un passeport de déportation ; et qu’après avoir quitté le territoire de la république il y est rentré, et y fanatisoit le peuple dans la partie supérieure de ce district (La Cluse), deux fois en révolte, et où il existe encore des rassemblements de jeunes gens de la première réquisition, renitans à la loi ; --considérant que ledit Charles Joguet est convaincu de s’être trouvé, lors de son arrestation, avec un autre prêtre sujet comme lui à la déportation, et deux jeunes gens de première réquisition, qui, au terme de l’Art 1er  de la loi du 9 floréal, qui généralise pour toutes les armées l’arrêté des représentants du peuple près l’armée d’Italie, se trouvent dans le cas d’être traités comme royalistes et par conséquent en état de révolte (V. lois, et Richard) : en conséquence, la commission a appliqué l’art.2 de la loi des 29 et 30 Vendémiaire  au cas où se trouve ledit Charles Joguet, portant : Ceux ( les prêtres sujets à la déportation)qui ont été ou seront arrêtés sans armes dans les pays occupés ar les troupes de la république, seront jugés dans les mêmes formes, et punis des mêmes peines, s’ils ont été précédemment dans les armées ennemies ou dans des rassemblements d’émigrés, ou de révoltés, ou s’ils y étoient à l’instant de leur arrestation.

--«  La commission, appliquant ces mots mêmes peines à l’art 1er  de la même loi, qui prononce la peine de mort, a condamné ledit Charles Joguet à la peine de mort ; et en conséquence ordonne que ce dernier subira son jugement dans les 24 heures, et que le commandant de la force armée à Cluse le fera mettre à exécution dans le même délai :  à quelle fin extrait d’icelui lui sera transmis par le secrétaire. —Fait et prononcé à Cluse, le 27 thermidor, l’an second de la république française, une, indivisible et démocratique. Signé à la minute, THUILLIER président, MILSCENT, capitaine, PETIOT, lieutenant et quartier-maître, ALLOUET gendarme ; et BERRUE, canonnier : Contresigné, MUFFAT-SAINT-AMOUR, secrétaire.  —certifié conforme, THUILLIER, chef de bataillon ; et MUFFAT-SAINT-AMOUR, secrétaire. »

A la suite de cette sentence, se trouvoit sur l’affiche, « un extrait des registres des délibérations du conseil-Général d’administration du district de Cluse », par lequel est mis dans la plus grande évidence l’esprit de persécution impie dont les administrateurs du pays étoient animés encore, et même plus vivement à cette époque. En voici le texte : « Séance du soir, vingt-sept Thermidor, l’an second de la république française, etc….(Le jour même du jugement,) l’administration du district de Cluse, après avoir entendu la lecture du jugement de la commission militaire de ce jour, portant arrêt de mort contre le prêtre réfractaire Charles Joguet, de la commune de Crest-Voland, saisi sur le territoire de la république, en arrête  l’impression au nombre de quinze cents exemplaires, pour être envoyés dans tous les districts du département (du Mont-Blanc), et être lu et affiché dans toutes les communes du district de Cluse. « Sur le rapport du bureau de surveillance, l’administration, considérant que l’arrestation du réfractaire Joguet et des rénitans de la première réquisition, est due à la vigilance et à l’énergie du conseil-général de la commune de Megève : ses magistrats, dignes de l’être, ont traversé pendant la nuit les rochers et les bois ; ont bravé les précipices et les dangers qu’ils couroient dans un pays égaré par le fanatisme ; conduits par leur courage et leur haine pour les ennemis de la liberté, ils arrivèrent au repaire, saisirent les scélérats, qui y étoient et les traduisirent dans la maison d’arrêt du district. Considérant que la conduite courageuse du conseil-général de Megève ne peut être assez connue, et doit faire pâlir les êtres méprisables qui ont cherché à le calomnier, l’administration arrête la mention honorable, dans ses registres, de l’expédition républicaine du conseil-général de la commune de Megève, et l’impression du rapport et de l’arrêté. Signé, MILLION, président ; DUFRESNE, agent national ; et par les autres membres présents : contresigné, MUFFAT-SAINT-AMOUR,  secrétaire général. Pour extrait conforme, MILLION, président ; MUFFAT-SAINT-AMOUR, secrétaire général ». L’affiche ou se lisoit ces deux pièces portoit en tête la devise ordinaire des temps précédens : Egalité, Liberté, Fraternité, ou la mort.

Opposons maintenant à ces tristes monumens, opposons, pour la consolation des fidèles, une prière que l’on trouva écrite de la main du prêtre Joguet dans son bréviaire : elle l’avoit été environ douze jours avant sa mort. On y voit ses dispositions à sacrifier sa vie pour Jésus-Christ. Cette prière, toute pleine des expressions de la Sainte Ecriture et des sentimens les plus angéliques, ne peut qu’ajouter beaucoup à l’édification de la vie et de la mort de ce saint prêtre. Il y disait :

Prière de Charles Joguet écrite environ douze jours avant sa mort,

Trouvée  dans son Bréviaire.

" Quand jouirai-je de vous, Ô  mon Dieu ?  Quand vous verrai-je face à face ? Quand serai-je enfin dans ce lieu où l’on vous aime, et où l’on vous bénit pendant toute une éternité. Hélas ! Que mon exil est long ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je vole au lieu de mon repos éternel ?

La vie de l’homme, si courte dans la durée, est remplie de beaucoup de misères :  je gémis de la plus grande de toutes, qui est de me voir tous les jours entrainé vers le péché, et exposé chaque instant à y tomber. Je me déplais en ce monde où je suis environné de scandales, et où je ne puis empêcher que mon Dieu ne soit continuellement offensé. Je désire d’être avec Jésus-Christ et d’avoir part à sa gloire. Je n’ose cependant pas demander la mort, Ô mon Dieu, parce que j’ai toujours lieu de craindre de n’être pas encore assez préparé, et de n’avoir point encore fait d’assez dignes fruits de pénitence, pour tant de péchés que j’ai eu le malheur de commettre, et dont je me repens de tout mon cœur.

Préparez-moi par votre grâce Ô  mon Dieu ; et mettez-moi au plus tôt dans les dispositions des âmes saintes et parfaites qui souffrent la vie avec patience, et qui reçoivent la mort avec joie. Faites que je m’y prépare tous les jours avec crainte et tremblement, mais cependant avec une tendre confiance en vos bontés. Me voici devant vous, soumis, résolu, et joyeux de mourir pour jouir de vous.

Accordez-moi la grâce de la persévérance finale dans la pénitence, la Foi, l’Espérance et la Charité, le détachement de ce monde, la résignation à vos ordres, l’humilité et la rémission de mes fautes.

Accordez-moi Seigneur une sainte mort.   Ainsi  soit-il.

 

 Après que le saint prêtre Joguet eut péri, plusieurs fervens chrétiens se pressèrent pour avoir quelques parcelles de ses vêtemens, ou quelqu’objet qui lui eût appartenu; et ils ont conservé ces objets avec une religieuse vénération : sa tombe fut dès lors en honneur. Quand le respectable curé de La Cluse fut rentré dans sa paroisse, il défendit expressément au fossoyeur de toucher à la terre qui couvroit  le corps de ce Martyr ; mais le fossoyeur ayant fini par oublier la défense, elle lui fut rappelée d’une manière bien pénible par la découverte d’un corps parfaitement conservé. Il courut en avertir le pasteur : «  Malheureux, lui dit celui-ci, vous avez sans doute frappé à l’endroit où fut enterré le saint prêtre Joguet ! » Dix set ans s ‘étoient écoulés depuis sa mort. Le curé se transporte  au lieu de sépulture, examine avec soin l’état de cette précieuse dépouille, et reconnaît le cadavre de son vicaire dont la tête étoit encore couverte de cheveux, et la langue un peu colorée. La chemise qui l’enveloppoit se trouvoit dans le même état qu’au jour de l’inhumation : On y distinguoit même les trous que les balles y avoient faits. Aucune odeur de corruption ne se faisoit sentir ; les chairs étoient presque vives. Le coup de pioche du fossoyeur ayant ouvert l’abdomen, le curé crut devoir en faire extraire les entrailles. Après les avoir lavées lui même, il les mit dans une petite caisse qu’il plaça sur le reste du corps, et fit recouvrir la fosse. Un procès-verbal fut dressé par lui de tout ce qui vient d’être raconté. Ce curé s’appelle DE LA CROIX. On a l’espoir de voir la dépouille du saint prêtre retirée du cimetière, et placée dans un lieu plus honorable. Les correspondans qui nous ont transmis tous les faits de la narration que nous venons d’écrire, ajoutent que plusieurs  de ceux qui ont contribué à la mort du prêtre Joguet ont péri d’une manière triste et misérable. L’histoire de leur fin pourrait servir de suite à ce que Lactance nous a raconté dans son traité de Mortibus Persécutorum ( V. Vernaz  et Morand).

 

Archives de l'Eglise de France AAEF - Évêché d'ANNECY

- Les 2 tomes de l'ouvrage : Le diocèse de Genève (partie Savoie) pendant la flévolution française, par l'abbé Lavanchy (1894)

- Les martyrs de la Savoie pendant la Révolution française, par le chanoine Jeoan-Marle Lavorel, membre de l'Académie salésienne (180 p., 1907)

 - L'abbé Charles Joguet, martyr, par le père Léon Buffet (30 p., 1939). Le "chef" de l'abbé Joguet se trouve sous le choeur de l'église Saint-Nicolas de Cluses. Cemartyr de la foi a toujours été invoqué par les fidèles de Savoie comme un "serviteur de Dieu ...

Parmi les victimes de la Révolution en Savoie
- 8 prêtres .morts d'épuisement à Cayenne, 
-10 morts sur les routes de l'exil ou détenus à Rochefort et à l'lie de Ré, 
- 2 assassinés aux Carmes, 
- 3 guillotinés ou fusillés à Thonon-les-Bains et à Cluses.

Alors que la Savoie n'était pas "française" mais du Royaume de Savoie-Piémont-Sardaigne, et avait été envahie par les soldats révolutionnaires de Montesquiou (pillages, insurrections, hostilité de la grande partie dt9 la population, Terreur avec le célèbre Albitte, culte clandestin, en particulier avec l' "Onclt9 Jacques" (l'abbé Bouvet) en Chablais ... )

Documents à consulter aux archives de la Bibliothèque diocésaine, Centre de "La Puya" B.P. 144 - 74004 Annecy cedex
(Tél. 50 45 04 33) : l'abbé Georges Blanc, archiviste, et Mf Frlchot.

Date de dernière mise à jour : 01/05/2019